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Mathilde, la femme du « je ne sais pas ».

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bouche mathilde

« Être femme n’est vraiment pas un choix personnel. »

Être femme est une réaction pour moi, une adaptation à une société et non une construction volontaire.

Il était une fois, Mathilde 37 ans, une femme malgré elle, alsacienne de cœur, salariée, en couple sans enfant et surtout sans envie d’enfant.

Elle grandit dans le royaume de la France à une époque où certaines batailles, pour le droit d’exister simplement, avait été gagnées et d’autres pour lesquelles le chemin était encore très long.

La construction de son féminin ne s’est pas faite à travers sa physiologie, ni à travers son cercle familial mais par les oppressions de genre initiées par la société.

Mathilde s’est alors résignée à l’identité que le monde lui a attribuée mais au fond, pour elle, tout cela n’a pas de sens. La binarité du monde n’est qu’une complexification inutile de l’état d’être humain.

Cette acceptation de ce statut a été progressive et s’est intensifiée avec le temps et les obstacles bravés face à ce genre distribué.

C’est d’abord, en échappant de peu à une agression pédophile à 6 ans, que déjà la machine vers ce statut de femme subi se met en marche.

« J’ai conscience déjà que je peux être une proie et ce qui aurait vraiment pu m’arriver ».

Elle entend, quelques années plus tard, au détour d’évènements militants, la phrase clic de Simone de Beauvoir « On ne nait pas femme, on le devient ». Cette phrase pose concrètement un savoir profond jusque-là indéfini : son évidence d’être un humain avant tout, sans étiquette, sans binarité, sans assignation. 

Pourtant, son expérience de vie, professionnelle et intime, lui rappellent douloureusement et maintenant presque banalement qu’on la perçoit moins capable, faible, inférieure, un tampon exploité dans des situations sexistes.

C’est au fil d’échanges, de partages avec d’autres femmes, qu’elle constate une discrimination commune, celle d’être définie comme femme.

« A la base, je me considère neutre mais aujourd’hui je suis femme car par mon expérience je me retrouve à partager des similitudes oppressives avec les autres femmes, similitudes que je n’ai pas avec les hommes ».

Une fois, cette conscientisation établit, elle se lance dans cette déconstruction qui se mélange à son engagement résistant et militant.

Cela se traduit par des contrepieds, par son identité vestimentaire, par son implication à une époque dans des collectifs militants et aujourd’hui par ses contributions spécifiques à des projets, à un travail personnel, à ses positionnements affirmés face à son entourage professionnel.

Tout ce travail nécessite un investissement continuel, pour parer les micro-agressions au travail, gérer les situations inconfortables, affronter un harcèlement de rue normalisé, ne pas se laisser atteindre par la misogynie incarnée aussi bien par les hommes que par les femmes.

Son combat réside, en partie, à ne pas se laisser instrumentaliser ni par le genre masculin pour manipuler les autres femmes, ni par le genre féminin face auquel elle se doit de croiser le fer pour légitimer son droit à ne pas être mère.

Elle me relate la difficulté de certaines femmes à concevoir que ne pas avoir d’enfant, ne veut pas dire ne pas avoir de vie. Oui son ton temps et son énergie sont tout aussi précieux que les leurs. Oui une femme sans enfant ou célibataire n’a pas compenser au sein de la société le choix de vie des autres.

Elle déplore tout ce système patriarcal et ses oppressions systémiques. Elle regrette d’observer qu’aussi bien les hommes que les femmes jouent tour à tour des rôles alimentant la machine à discriminer la majorité de l’humanité. En plus de ces tristes constats, sa confiance envers le gouvernement du Royaume de France est en dessous de zéro. Elle en doute au point de ne même pas souhaiter dépenser son énergie en plaintes ou démarches juridiques quand de nombreux affronts et agressions lui sont assénés.

L’inertie politique, la course à la virilité, le manque de sororité, cette perpétuation de cette domination insufflent constamment un sentiment de rage, de colère, d’impuissance, de frustration, …

La tâche, selon Mathilde, pour abolir ces injustices, est immense la larguant parfois sur le l’île du « je ne sais pas ».

« Je ne sais pas quel est mon plus grand accomplissement en tant que femme, je ne sais pas ce qu’il faudrait faire pour inverser la tendance, je ne sais pas d’où viennent les origines de ce système de domination».

Cependant, Mathilde sait que chaque initiative pour déconstruire ce système de genre et la binarité qui le conjugue compte.

Par ailleurs, bien que timidement, elle affirme que toutes les femmes sont fortes.

Elle préconise également d’user de tous les vecteurs et formes possibles pour matérialiser et diffuser ces initiatives.

Elle espère comme le titre d’un ouvrage de Gisèle Halimi « Ne vous résignez jamais » ! soit le crédo de beaucoup.

Elle ose croire que le mieux est possible à condition de ne jamais accepter l’inacceptable et de résister face à l’inertie et à aux détournements d’attention.

Au final, même si Mathilde ne sait pas tout, elle aspire à une refonte profonde du monde et à une déconstruction de ce monde binaire pour des sociétés plus justes, plus paisibles, plus ouvertes à l’altérité innée de l’être humain.

Elle regrette d’avoir mis du temps à nommer la misogynie ambiante et à percevoir ses origines systémiques, toutefois, le seul conseil qu’elle se donnerait à son « elle » adolescent : « ça ira mieux plus tard».

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